27.09.2007
En Chine, les mouches sont-elles contre-révolutionnaires?
Les mouches, obstacles à l’essor du socialisme aux caractéristiques chinoises.
Les autorités du Parti dans le petit village de Lashi, district de Gan Xianjin, province du Zhejiang, semblent le penser. Depuis deux mois les habitants ne cessent de se plaindre des nuées de mouches qui descendent sur Lashi, attirées par la nouvelle décharge à ciel ouvert qui s’écoule aussi dans la rivière traversant le golf municipal. La chose en soi ne présente guère d’intérêt, mais Lashi est un village de « millionnaires[1] » comme on en voit apparaître de plus en plus ; ici c’est un groupe d’une quarantaine de familles enrichies dans le poisson d’élevage et le porc industriel.
Le lard du porc de Lashi est connu pour être particulièrement goûteux, grâce aux adjonctions de graisse qui proviennent des égoûts industriels de l'entreprise Wochuo ; quant au poisson (carpes, anguilles, brochets) il grossit vite, il est plus résistant à la décomposition et sa chair plus rouge et nutritive, c’est le carbonate de cuivre qu’il faut remercier.
Avec l’argent récoltée grâce aux impôts locaux les autorités locales n’avaient pas trouvé de priorité plus urgente que de construire un terrain de golf entre le complexe pétrochimique de l’entreprise d’État Wochuo et les premiers contreforts des monts Nuanfang ; c’est en jouant au golf en fin de journée que les habitants ont commencé à se plaindre des mouches qui les envahissaient, les empêchant presque de pouvoir s’adonner en toute quiétude à leur sport favori. Ils n’avaient pas répondu Présent au mot d’ordre officiel "enrichissez-vous vite" (et de n’importe quelle manière) pour se laisser importuner par un vulgaire envol de mouches. Le conseil municipal a décidé d’importer un lot de mingongs[2], originaires de l’Anhui voisin, pour s’en débarrasser. Il leur a laissé le choix des moyens et pour avoir le droit d’être payé, une seule obligation: éliminer les nuisances d’ici à trois semaines. En cas de réussite le salaire pourrait être très élevé, 100 renminbi pour deux mille mouches tuées, soit 0.05 renminbi la mouche ; c’était une aubaine et comment la refuser, il y aurait là de quoi (sur) vivre plusieurs mois dans les campagnes appauvries ou malchanceuses.
Un mingong plus malin que ses camarades a réussi à se constituer un élevage de mouches qu’il cachait dans un cabanon sur une des berges de la rivière ; à l’expiration du délai il aurait pu obtenir près de 5000 renminbi mais les autorités sont parvenus à les lui refuser sous prétexte que ses mouches étaient plus maigres que les autres, les vraies et seules authentiques : les sauvages mieux nourries.
Stéphane Fière
(la suite au prochain numéro)A LIRE AUSSI: l'article paru dans Le Monde des Livres en date du 28 septembre 2007, sur mon roman La Promesse de Shanghai, paru dans la collection Babel d'Actes-Sud
26.09.2007
Chine, la vie quotidienne, le métro, un verger,
Je raconte la Chine des oubliés, des laissé pour compte, des paysans expropriés, des mingongs, de tous ceux qui ont été exclus de la course au progrès et qui n'ont pas les moyens, ou le désir, de s'occidentaliser sans nuances, cette Chine que l'on cache et qui, peut-être, et comme à de multiples reprises au cours de son passé impérial finira par se soulever?
Je mets en scène des faits divers tirés de la presse chinoise
En Chine, au milieu de nulle part, une station de métro, un potager
Les promoteurs immobiliers chinois sont souvent des bâtisseurs visionnaires: ainsi dans la banlieue d’un gros bourg, presque en pleine campagne, ils ont imaginé la création d’un nouveau Central Park, ou un Pudong bis ; le projet n’est pas complètement mûr et les plans sont encore approximatifs, mais qu’importe : dans le showroom on en rêve déjà.
Pour faire avancer les choses dans le sens de l’irréversible ils ont construit une station de métro flambant neuve parmi les palmiers, les parcelles de champs péniblement cultivés, les immeubles de béton gris ; ;tous les jours il faut en nettoyer les accès, balayer le sable et la poussière pour l’ inauguration qui n’aura probablement jamais lieu, car aucune ligne n’a encore été prévue ; la station fonctionne pourtant, avec un faux métro en carton-pâte dans lequel la population apprend à respecter les règles d’une société civilisée : ici, c’est s’exercer à monter dans la rame sans resquiller ni se bousculer, en restant bien dans la file ; ou à en descendre en bon ordre, après l’ouverture intégrale des portes .
Les immeubles de béton gris, eux, vont être rasés ; d’ailleurs leurs habitants ont déjà reçu les avis d’expulsion, les appartements se vident inexorablement, la laideur, l’humidité, et le laisser aller reprennent possession exclusive des lieux ; quelques irréductibles s’obstinent à vouloir rester, à leurs risques et périls : l’eau ne coule plus, les raccordements électriques semblent hasardeux, la bonbonne de gaz, le réchaud ont des comportements parfois surprenants, la bouilloire fume alors qu’elle aurait dû rester froide, l’huile brûlante gicle du wok quand les allumeurs sont éteints, c’est à ne plus rien comprendre. Pourtant il n’y a pas d’autre solution : l’indemnité d’expropriation ne couvre pas les frais de retour dans le village ancestral. Seuls les mingongs[1] venus travailler sur un chantier qui n’existe pas encore, arrivent à s’en sortir sans salaire : ils savent comment se nourrir, ils ont aménagé un petit potager qu’ils soignent minutieusement ; pourtant nous sommes à proximité d’une zone manufacturière, on arrose avec des eaux usées , les systèmes d’irrigation sont défectueux depuis longtemps, les déchets domestiques ou industriels n’ont jamais été proprement éliminés, les sols sont contaminées par les métaux lourds et les pesticides, mais pour l’agriculture c’est une aubaine et les résultats le prouvent: la taille des légumes (brocolis, épinards, choux, haricots…) est proprement sensationnelle ; les arbres poussent à une vitesse ahurissante, les fruits (pastèques, melons…) parviennent à maturité hors saison et dans des temps record.
La qualité des terres agricoles et celles des polluants organiques persistants, très certainement.
Stéphane Fière
(la suite au prochain numéro)
A LIRE AUSSI: l'article du Monde des Livres en date du vendredi 28 septembre 2007 à propos de mon roman La Promesse de Shanghai dans la collection Babel d'Actes-Sud)
[1] Paysans ayant quitté leurs villages dévastés par la pauvreté pour venir chercher du travail,, en général dans le bâtiment, dans les grandes villes chinoises.


