28.09.2007
Shanghai: le jour, la nuit
Je reprends ma marche, pourquoi courir pour retourner à la maison, de toute façon je suis déjà complètement trempé que pourrait-il m’advenir de pire ? Je fais des sauts de côté pour éviter d’être aspergé par les autobus ou les voitures qui foncent droit sur les flaques d’eau, le respect de l’autre n’est pas la vertu principale des Shanghaiens, dans le lointain la sirène de la Maserati corne toute seule, j’arrive sur Xintiandi, cette dérisoire suffisance, mais il n’y a personne dans la rue, les restaurants sont vides et c’est très bien comme cela, je continue ma route vers la rue de la Montagne de l'Est et le vrai quartier chinois, ou du moins ce qu’il en reste, le caractère « 拆 [3]» est peint sur quasiment tous les murs, les promoteurs vont bientôt prendre possession des lieux pour construire des résidences de luxe et les centres commerciaux qui ennobliront la station de métro en construction : pour l’Exposition Universelle de 2010, on rase pour pas grand-chose, ou presque rien, quelques dizaines de milliers de renminbi aux habitants les plus chanceux pour qu’ils aillent se reloger dans une banlieue lointaine, les autres, ceux qui auront refusé l’aumône, resteront jusqu’au dernier coup de pioche dans leur maison sans murs ni toits ; je contourne le lac en direction de la rue des Matins Fugaces, la vie commence à reprendre ses droits car il ne pleut plus et les Shanghaiens surgissent de partout dans les rues réanimées ; voilà le soleil qui revient, très vite, très chaud, les transats réapparaissent avec lui et les parties de cartes se poursuivent maintenant sur les trottoirs avec les badauds autour qui prennent les paris, dans les magasins inondés on écope avec des seaux jetés directement sur la rue, attention les étourdis, les femmes pendent le linge entre les fils électriques, les branches des arbres, les arrêts de bus, comme une symphonie de couleurs et de gaité, soutien-gorges, petites culottes, couettes, pantalons, chemises, slips et chaussettes ; sur les pylones en ciment sont peints des numéros de portables, ceux pour contacter les cliniques clandestines réservées aux mingong et à tous les exclus du système, les officines qui trafiquent les faux permis de travail, les faux hukou, les faux tout, à Shanghai tout se vend, tout s’achète ; le coiffeur ambulant réinstalle son petit commerce, sur le porte-bagage de son vélo il a fixé une malette avec tout son attirail, ciseaux, coupe-chou, mousse à raser, tabouret pliant, un client arrive qui s’assied au bord du trottoir, une blouse grise vite enfilée et le voilà à l’œuvre, une coupe rafraîchissante, je me passe la main dans les cheveux, non pas aujourd’hui, demain peut-être et je poursuis ma route entre un capharnaum de petites boutiques, de petits restaurants, de petits métiers, couseuses, rempailleuses, coordonniers, de petits marchés de rue, trois aubergines, deux choux, une liasse de coriandre, des concombres, quelques pastèques, des anguilles à moitié mortes dans des bacs en polystirène, des crevettes sautillantes, d’énormes grenouilles baveuses, des tortues d’élevage, des étals de bouchers avec les mouches qui s’agglutinent; là dans un grand carton des cassettes pornographiques et des accessoires pour la chambre à coucher, sur les emballages ce sont toujours des photos d’occidentaux en plein ouvrage, dans des positions sans ambiguité; ici c’est une jeune demoiselle qui se lave les cheveux sur le trottoir, elle a posé une cuvette en plastique rouge sur un banc et elle se rince à grandes eaux, avec le tuyau de sa mère qui en profite pour nettoyer la vaisselle, à côté sur son transat son mari ronfle il est torse nu et il y a trois bouteilles de bière vides à ses pieds, j’ai soif soudain moi aussi et je vais m’asseoir dans un boui-boui, je commande des fèves, une assiette de concombres au vinaigre, un grand bol de nouilles au bœuf avec une Qingdao, bien fraîche ? oui bien sûr comment pourrait-il en être autrement.
La nuit tombe peu à peu, les premières putes se dépêchent vers les karaoké, je décide d’en suivre deux, elles sont flashy crades, comme la plupart des putes ici, pantalons sur- moulants en lamé argenté, tee shirts décolletés jusqu’au bas du dos, chaussures à talons hauts, elles ont du mal à marcher normalement et elles se tiennent par le bras, les passants les dévisagent parfois, jalousie, mépris je ne sais pas, moi je continue à les suivre, elles ont dû me répérer je les entends ricaner et pouffer de rire en se mettant la main devant la bouche, arrivées à un feu rouge l’une se retourne vers moi you need sex ? elle m’interpelle sans rougir, je réponds que euh non pas là maintenant mais sûrement plus tard dans la soirée, c’est 800 renminbi pour une heure, 800 renminbi je m’insurge à ce prix-là je peux aller au Bar Rouge et repartir avec deux filles pour toute la nuit ; mais elle m’a deviné, je ne suis pas un client potentiel je marche dans les rues je n’ai donc ni voiture ni chauffeur je suis trop pauvre pour une passe à 800 renminbi l’heure et elle hausse les épaules, dégoûtée.
Au feu vert je pars à droite vers la rue de la Loyauté Infinie , celle des salons de massage, des librairies, des marchands de meuble, à gauche c’est Huaihai, les boutiques de luxe, Time Square, les boîtes de nuits, les karaokés pour expatriés, les restaurants occidentaux, le mirage aux alouettes, les attrape-nigauds.
C’est ça Shanghai, le jour et la nuit.
Stéphane Fière
(la suite au prochain numéro)A LIRE AUSSI: l'article dans Le Monde des Livres du 28 septembre 2007, sur mon roman La Promesse de Shanghai paru dans la collection Babel d'Actes-Sud
17:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Shanghai, vie quotidienne en Chine


