01.10.2007

femmes chinoises, corruption,

Comme les cigales en plein hiver[1]

Dans la sous-préfecture de Chuanxiaoxié, province du Hubei, il fait bon être dans les petits papiers de Qing Gutou, surtout si l’on est du sexe féminin.

Qing Gutou aime les femmes, il ne s’en cache pas, il a beau être un membre actif du Parti communiste chinois il n'est pas que langue de bois et conscience claire ; le lendemain de son élection à la mairie de Juéwang il installait sa maîtresse, Mademoiselle Zheng Yanxia, à demeure dans l’une des suites de l’hôtel Luéduo, réservées habituellement aux VIP en visite à  Juéwang, ville réputée pour les bienfaits de ses sources chaudes, à fort contenu en souffre, sur la santé des cadres dirigeants. Puis ce furent six demoiselles qui vinrent habiter, au frais des contribuables, dans les suites contigües, au fur et à mesure des promotions successives de Qing Gutou au sein de l’appareil administratif du Parti dans la sous-préfecture dont il était désormais le secrétaire général.

Au deuxième étage de l’hôtel Luéduo c’est tout simple : à droite en sortant de l’ascenseur les suites numérotées de 201 à 207, off limits, à gauche les salons officiels, les salles de réunion, le club sportif et la piscine, le restaurant de dim sum.

Á 45 ans Qing Gutou n'est pas qu’un haut fonctionnaire, comment dire, « à visage humain » ( ?), cest aussi un homme d’affaire avisé ; avec Maîtresse numéro 1, il a monté un restaurant de poissons et crustacés qui s’est très rapidement développé ; il est fortement conseillé à la population de Juéwang d’y manger au moins une fois par mois, Qing Gutou n’apprécierait pas vraiment qu’on lui manque de respect.

Et pour être respecté un personnage important ne doit jamais se contenter d’une seule femme, il serait ridicule et déshonoré, un comportement « petit bourgeois » incompatible avec la frénésie capitaliste qui envahit le pays. Avec Maîtresses 2 et 3, il a ouvert deux branches de son restaurant dans les bourgs voisins de Zhaoyang et de Wugao, ce sont elles qui les gérent pour lui ; avec numéro 4 un magasin de prêt-à-porter qu’elle dirige d’une main de fer même si sa sensibilité à la qualité et son « œil » pour la mode laissent passablement à désirer, après tout qu’importe, il est de bon ton de venir s’habiller dans son magasin, c’est même d’ailleurs presque une obligation, les colères de Qing Gutou sont parfois redoutables et il peut d’un seul coup de tampon briser une carrière ; avec la 5 une briquetterie qui donne du travail à beaucoup d’enfants dans le petit village de Maming, récemment dévasté par une inondation meurtrière provoquée par la rupture d’un barrage hydraulique mal construit. Avec numéro 6 et numéro 7 un orphelinat qui pourvoit en fillettes recueillies (souvent sans leur consentement) ou vendues par leurs parents, un centre d’adoption pour amis étrangers dans la capitale de la province.

Avec un fonctionnaire comme Qing Gutou le politique et l’économique font bon ménage.

Que ces demoiselle soient, dans certains cas, mariées, ne pose aucun problème à Qing Gutou, d’autant plus qu’il tient les maris sous sa coupe : distribution de prébendes, de sinécures, adjudications truquées de marchés publics, de programmes d’infastructure collective, attributions de privilèges divers : bourses scolaires, gratuité des loyers, des transports, ils sont tous largement remerciés pour leur coopération et savent presque d’instinct comment baisser la tête, détourner les yeux, avaler l’affront, se résigner en tendant la main. La peur les empêchent d’ouvrir grande la bouche. Trop de carrières, trop de situations dépendent exclusivement du bon vouloir et des sentiments de Qing Gutou, surtout qu’il ne se contente pas des sept maîtresses-associées en affaire ; le poids dans la vie régionale de Qing Gutou est trop important pour qu’une femme remarquée au cours d’une soirée, d’une réunion publique, d’une inauguration, ne finisse par se soumettre à des exigences assez normales, et somme toute peu contraignantes, il ne s’agit jamais guère plus d’une nuit dans le lit de Qing Gutou, ou d’une rapide salutation dans un bureau, les Wc d’un restaurant, le divan d’une salle d’attente, le siège arrière d’une voiture à vitres fumées. Pas un mari, pas un amant, pas un fiancé, qui ne soit ensuite remercié comme il se devait par Qing Gutou.

Avec un homme pareil à la tête de l’administration de la sous-préfecture il eut été vain de se plaindre.

Il faudra attendre la condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité de M.Qi Nei jugé coupable après l’effondrement du barrage de Hunwailian sur la rivière Zhangshi pour qu’enfin les langues se délient. C’est sa femme, Maîtresse numéro 4, qui se décida à dénoncer Qing Gutou devant la Commission de Discipline et de Répression de la corruption, mandatée pour enquêter sur cet accident qui coûta quand même la vie à une centaine de personnes. Elle ne supportait pas l’idée que son mari puisse être tenu responsable de la catastrophe ; si la société de construction qu’il dirigeait avait certes obtenu le marché uniquement en raison des liens de Qing Gutou avec Numéro 4, en revanche la disparition d’environ 30% des fonds publics budgétés dans la poche de Qing Gutou ne pouvait être passée sous silence : puisqu’il fallait rogner sur tout comment aurait-il été possible de construire un barrage qui tienne avec du béton de qualité sous-zéro, des poutrelles en fer blanc, des ouvriers non qualifiés ?

Stéphane Fière

(la suite au prochain numéro)



[1]噤若寒蝉 Jin ruo hanchan : aussi silencieux que les cigales en plein hiver = muet de peur

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